Une référence à Pagny et le hasard font que je découvre le document ci-dessous sur le protestantisme et les conséquences funestes (déportations iniques au bagne, mais pas que) de la révocation de l’Édit de Nantes aujourd’hui 10 mai 2026, où la France métropolitaine honore la mémoire des victimes de la traite et de l’esclavage. (Instaurée en 2006 par Jacques Chirac, cette journée vise à commémorer l’abolition de l’esclavage et à inscrire cette histoire dans la mémoire collective.).
Pourquoi n’y aurait-il pas lieu de créer également une journée pour réparer les atrocités pour « cause de religion » et demander « pardon » comme il est de bon ton de faire aujourd’hui pour des faits d’un autre temps où la manière de penser n'est pas celle d'aujourd'hui ?
Templiers, albigeois, Saint-Barthélemy, affaire Dreyfus, guillotinés, bêtise humaine...Il y a de quoi faire si l’on voulait corriger les erreurs des gouvernants de la République, de la Royauté, des religions...
Voici donc un moment d'Histoire tiré du journal Le Temps du11 juil. 1909, p. 2/4. Et une façon de s'exprimer il y a plus d'un siècle.
LA VIE LITTÉRAIRE
Documents inédits sur le protestantisme, recueillis et publiés par Georges Hérelle, professeur de philosophie, correspondant honoraire du ministère de l’instruction publique, 3 vol. in-8°, Paris, Alphonse Picard.— Cf. du même auteur : la Réforme et la Ligue en Champagne, 2 vol. in-8°, Paris; Champion.
M. Georges Hérelle, explorateur curieux des littératures étrangères et connaisseur très délicat des ressources de la langue française; n’est pas seulement le maître traducteur à qui nous devons la révélation colorée et pittoresque des œuvres de Gabriel d’Annunzio, d’Antoine Fogazzaro, de Mathilde Serao, de Grazia Deledda, de Blasco Ibanez. À ses rares qualités de styliste, très digne de présenter à nos suffrages une élite d’écrivains étrangers, et peut-être capable de prêter, même aux riches, certaines richesses de vocabulaire, et d’expression, M. Hérelle joint toutes les vertus d’un archiviste diligent. Il vient de publier un respectable in-octavo, où il achève la publication d’un gros recueil de documents inédits et de pièces curieuses, dont il a entrepris le dépouillement et la classification. C’est une importante contribution à la connaissance d’un des plus tragiques moments de l’histoire de France.
Les textes qu’il nous met sous les yeux ne manqueront pas d’aviver, chez tous les bons citoyens, le désir de la concorde nationale et de la paix religieuse, en montrant, par le détail des événements quotidiens, quelques-uns des maux qui ont affligé notre pays aussitôt après la révocation de l’édit de Nantes.
Tout le monde est d’accord, aujourd’hui, pour constater que la. Révocation de l’édit de Nantes fut un malheur public, une calamité nationale. On ne trouverait personne, même parmi les amateurs de paradoxes cruels ou ennuyeux, pour prendre la défense de cet acte impolitique, inhumain et insensé. Les formules et les dispositions de cette révocation sont atroces. On se demande comment le scribe chargé de mettre sur le papier cette conception a pu aller jusqu’au bout de sa triste besogne sans que la plume lui tombât des mains. On est stupéfait que dans un siècle où la civilisation française rayonna si brillamment sur le monde par l’éclat, des sciences, des lettres et des arts, dans le temps même où Descartes régnait sur une école illustre et où l’on applaudissait au théâtre les tragédies de Racine et les comédies de Molière, une pareille barbarie ait pu s’opposer à la liberté de la conscience française et au progrès de l'esprit humain. Décréter la peine des galères contre de braves gens qui, selon l’énergique expression de Brunetière, étaient uniquement coupables de ne point « fouler lâchement aux pieds, la foi de leurs pères, de leur enfance et de leur choix » ; affecter de confondre avec les voleurs et les assassins quelques-uns des plus honnêtes gens de notre honnête nation, c’était renverser, par une mesure révolutionnaire, les principes mêmes de l’ordre social ; c’était, par un scandale inouï, livrer d’avance aux sévérités de l’opinion universelle une loi méconnue par ceux qui devaient en procurer l’application, et un pouvoir capable d’un tel excès d’illégalité.
On ne peut lire sans une émotion poignante ces « listes de galériens pour cause de religion » que M. Hérelle a retrouvées dans les vieilles maisons, parmi les vieux papiers de la Champagne et de la Picardie, dans-les registres et dans les « rôles » des églises de Vitry-le-François, de Vassy, de Nettancourt, etc. Ici, le document d’archives, en sa volontaire impassibilité, prend un singulier relief et une dramatique puissance d’évocation. Tel procès-verbal, extrait de ces liasses jaunies, nous présente en raccourci une saisissante image de ces vertus résistantes et indomptables qui sont l’honneur de la race française. Les figures et les âmes que révèle, cette enquête n’appartiennent, pas à la catégorie de ces images glorieuses, ou de ces souvenirs illustres qui se fixent pour toujours dans la mémoire des hommes. Ce sont des gens de moyen état, parfois même de petites gens, que ces martyrs trop oubliés. « Ouvriers en soie », gantiers ou « faiseurs d’estamine » à, Vitry; « peigneurs de laine » à Nettancourt ; bonnetiers, « faiseurs de bas » brasseurs, orfèvres ou «horlogeurs» à Vassy ; sabotiers ou bûcherons de l’Argonne ; tonneliers ou vignerons de Champagne, tous ces proscrits ne demandaient qu’à rester, de père en fils, sur le coin de terre française où ils vivaient de leur courageux labeur. On trouve parmi eux des cordonniers, des charpentiers, des jardiniers, des planteurs de tabac », des tailleurs d’habits, des laboureurs, jusqu’à de simples valets et de pauvres servantes. Leur innocente vie s’écoulait paisiblement, dans la pratique des modestes vertus qu’exigeait leur état, lorsque la persécution les mit en demeure d’être, du jour au lendemain, des poltrons ou des héros, des renégats ou des martyrs. Très vite, leur parti fut pris. On admire qu’ils aient pu s’élever ainsi d’emblée, sans effort, au niveau des devoirs que leur imposait une situation tragique. On n’avait pas hésité, comme l’a dit justement et fortement Brunetière, à « briser les liens qui les rattachaient à tout ce qui fait ici-bas pour l’homme le prix de la vie ». Quelles infortunes ! Et quels exemples!
Louis de Marolles, conseiller du roi, « receveur des consignations » à Sainte-Menehould, vivait tranquillement dans cette ville, avec sa femme et ses six enfants. Il n’y avait pas, dans tout le pays de famille plus honorable, ni mieux établie. M. Gommeret, beau-père de M., de Marolles, était un « célèbre magistrat de la ville de Sedan », et avait su gagner par ses mérites, la particulière faveur du maréchal de Faber. Rien ne pouvait faire prévoir à M. de Marolles qu’il endosserait, à plus de cinquante ans passés, la casaque d’un galérien, et qu’il finirait ses jours au bagne. Arrêté le 2 décembre 1685, avec toute sa famille, « pour cause de religion », il fut conduit à Strasbourg et emprisonné, avec sa femme et ses enfants, « dans une tour carrée qui est au milieu de la rivière d’Ill». Transféré à Châlons-sur-Marne et soumis à la plus dure captivité, il fut condamné, par sentence du 9 mars 1686, après plus de trois mois de détention préventive, « à servir à perpétuité comme forçat sur les galères, ses biens acquis et confisqués au roi ». Ayant fait appel de ce jugement abominable, espérant trouver à Paris des juges capables, de « rendre des arrêts et non pas des services », il fut transporté à Paris dans un tombereau, qui fait déjà songer de loin aux charrettes de Fouquier-Tinville, puisque toutes les « terreurs » noires, blanches ou rouges recommencent avec une déplorable, monotonie les mêmes gestes hideux... Écroué le 14 mars à la Conciergerie, retenu deux mois encore dans un cachot par les inévitables lenteurs de la justice, M. de Marolles fut définitivement condamné aux galères perpétuelles, le 14 mai 1686, par un arrêt qui fut la honte du parlement de Paris. Après une nouvelle détention de deux mois, il fut rivé à la chaîne des forçais, le 20 juillet, et conduit à pied, avec une bande de criminels, sous le bâton d’un garde-chiourme, jusqu’au bagne de Marseille.
M. Ernest Lavisse, dans son Histoire de France, a publié des pages véridiques où sont dépeintes les souffrances des « galériens pour cause de religion ». Souffrances physiques et souffrances morales de ces honnêtes gens, dont , la plupart étaient des vieillards, mêlés nuit et jour aux pires malfaiteurs, obligés de ramer, les épaules nues, tête nue, sous le soleil et sous la pluie, parmi le crachement des embruns et le tumulte des vagues, accablés d’injures et d’avanies, roués de coups par les argousins de Sa Majesté. Ils tombaient malades. On les détachait de la chiourme, moribonds, claquant des dents, grelottant la fièvre, tout ruisselants d’une sueur d’angoisse et d’agonie. On les jetait sur une jonchée de paille, au fond d’un cachot. Heureux ceux qui trouvaient dans une prompte mort la fin de leurs souffrances ! Le martyre de M. de Marolles dura cinq ans. Ce bon Français mourut le 17 juin 1692, dans un cachot du fort Saint-Nicolas, et fut « mis le lendemain en terre par six Turcs, comme c’est la coutume d’enterrer ici ceux qui meurent fidèles à leur Sauveur ». Ayant appris, avant de mourir, par une lettre secrète d’un de ses compagnons de chaîne, « religionnaire » comme lui, que sa femme et ses enfants étaient réfugiés en lieu sûr, il répondit à l’annonciateur de cette bonne nouvelle : « Je vous assure que je n’ai plus senti ni chaîne ni douleur ; en un mot, je me suis trouvé en cet état que j’ai cru n’avoir plus rien à demander à Dieu. »
Pendant ce temps, la maison de M. de Marolles; à Sainte-Menehould; était occupée, sans autre forme de procès, par le lieutenant du roi. Ses autres biens étaient saisis: Quant à Mme de Marolles, elle était réduite, avec ses enfants, à s’enfuir en Hollande, suivie d’étape en étape par toute une séquelle de délateurs et de mouchards. M. Hérelle publie sa « fiche » individuelle; adressée par l’espion Tilliers au comte d’Avaux.
Je citerai encore ce document; relatif à quelques autres personnes du même nom et de la même famille :
Me Thierry de Marolles, avocat, s’était retiré d’abord à Metz, d’où il lui fut défendu de sortir. Ensuite M. le comte de Byssi le fit venir, le 28 janvier 1686, et lui ordonna de sortir de la ville le même jour, avec sa famille, composée de huit personnes. Il se retira au château de Clémery-sur-Seille, où il passa l’hiver. Le 8 mai 1686, le grand prévôt de Nancy les arrêta tous prisonniers et les fit fouetter par ses archers. Et le lendemain encore, il les fit mettre tous en chemise, le mari, la femme, trois jeunes filles et trois garçons, en présence du juge et du maire de Clémery. On prit tout l’argent qui était dans leurs habits, et ensuite on les couvrit l’un après l’autre de la robe de chambre du prévôt pour les fouetter par tout le corps... Puis ils furent tous conduits dans les prisons de Châlons, où ils furent séparés. On mit la mère et les filles en des couvents différents... La servante, imita ces beaux exemples. Chacun demeura ferme dans sa religion.
Après dix-neuf mois de réclusion, comme on ne pouvait obtenir de ces courageuses personnes aucune rétractation, la police royale les chassa de France. C’était offrir aux nations étrangères, en cadeau gratuit, toute une élite d’intelligences vaillantes et de généreux caractères, dont notre pays, en mainte rencontre, a pu regretter la perte. Les survivants de la famille de Marolles se réfugièrent en Hollande et en Suisse.
Au récit des tortures endurées par Louis et Thierry de Marolles, les documents publiés par M. Hérelle nous permettraient d’ajouter le tableau des souffrances subies par Daniel Aubert, de Vitry-le-François, condamné aux galères par le parlement de. Metz, le 17 septembre 1686, écroué sous le numéro 9009; embarqué sur la Vielle-Réale, mort à l’hôpital le 28 mai 1708, après vingt-deux années d’un supplice héroïquement supporté.
Le même parlement de Metz, dans sa fournée du 15 mars 1687, expédia aux galères David Morlot, de Montbéliard, atteint et convaincu d’avoir guidé vers la frontière François Launoy, de Pagny-sur-Meuse.
La famille Varnier, de Vitry, fut arrêtée le 13 septembre 1686, au moment où elle prenait le chemin de l’exil. Le parlement de Metz s’occupa immédiatement de cette affaire. Le père de famille, Jean Varnier, « bourgeois de Vitry », fut condamné aux galères, et « mourut à la chaîne, accablé de ses fers et de la fatigue du chemin ». Denise Varnier, sa femme, et Suzanne Varnier, sa fille, furent, condamnées à la réclusion perpétuelle...
L’exode des six cent mille Français qui furent proscrits, corps et biens, par cette, révocation d’un édit pacificateur, a colonisé presque toutes les contrées de l’Europe. On voit, dans les documents de M. Hérelle, passer interminablement tout ce long cortège d’exilés. On pourrait faire un appel nominatif. C’est David Buat, de Vitry, « vieil homme fort affligé » ; — c’est Jacob Cuny, de Bar-le-Duc, « horlogeur », qui, à son corps défendant, alla exercer son métier au-delà du Rhin » ; — c'est Pierre Hornus de Vassy, qui, « ayant été impliqué dans le procès fait en 1687 sous prétexte d’assemblée clandestine, s’évada du royaume ». C’est Jean d’H'ôtel, de Croix-sur-Meuse, qui « fut arrêté, condamné à l’amende honorable, cierge en main, et banni... » C’est Claude Lallemand, de Vitry, âgé de cinquante ans, qui « souffrant d’oppression » s’exila et s’établit à Zurich le 15 juillet 1686. Et combien d’autres! Dans l’étroit espace où se confinent les minutieuses recherches de M. Hérelle, on compte un total de 398 familles et de 2,067 réfugiés. On dirait que les prescripteurs de 1685 ont voulu dégarnir notre frontière de l’Est et la livrer sans défense à toutes les entreprises. Persévérant dans leurs erreurs, ils voulurent bientôt empêcher cet exode et forcer les fugitifs à habiter un pays devenu inhabitable pour toute une catégorie de Français... Il faut citer ici en entier la phrase de Brunetière à laquelle je faisais allusion tout à l’heure. M. Hérelle la cite au début d’un de ses plus émouvants chapitres :
La révocation de l’édit de Nantes obligea cinq ou six cent mille Français à faire, un choix entre la religion et la patrie..., à briser les liens qui les rattachaient à tout ce qui fait ici-bas pour l’homme le prix de la vie ou à fouler lâchement aux pieds la foi de leurs pères, de leur enfance et de leur choix.
Cette phrase pourrait servir d'épigraphe, au roman que notre collaborateur et ami M. Adolphe Aderer intitule le Drapeau ou la foi, et que j’aimerais à étudier aujourd’hui, si je n’avais à m’occuper d’une volumineuse correspondance.