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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 10:50
Nuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs juges

 

Par Sacha Simon, envoyé spécial de « L'Est Républicain » à Nuremberg et un des très rares témoins de l'exécution de Gœring et Cie.

 

Mon premier rendez-vous avec Gœring et 20 de ses amis date de près d’un an. On est toujours curieux de connaître des gens dont on a beaucoup entendu parler. J'étais impatient de voir la tête de ces seigneurs de la guerre et du crime.

 

Dix mois après ils étaient devenus pour nous des silhouettes familières comme celles du laitier, du facteur ou de l’employé méticuleux que l'on croise tous matins au coin de la rue. Pendant dix mois tous les journaux ont décrit les réactions des accusés ; le moindre de leurs gestes a été passé au crible, analysé, commenté.

 

Mais il y a un autre aspect des accusés, un aspect psychologique auquel il n’était pas question de nous arrêter tant qu’ils synthétisaient en quelque sorte les quelque sorte les crimes nazis.

 

Il en va tout autrement aujourd’hui. Ceux dont je vais parler ont payé. Nous pouvons désormais, puissant dans nos souvenirs visuels et sensoriels esquisser des silhouettes - si j'osais, j'écrirais : humaines - des accusés.

 

HERMANN GOERING

 

Le personnage le plus intéressant celui qui avait le plus d'envergure, était sans conteste Gœring.

 

Jusqu'aux dernières audiences du procès, il joua le grand jeu, prenant visiblement, par gestes ou hochements de têtes toutes ses responsabilités, s'étalant comme une vedette de cinéma dans le box des accusés, lorgnant le public avec condescendance : il était, n'ayant pas peur des mots, l'accusé le moins antipathique de la bande et il fallait faire un effort pour le restituer à sa juste place : celle du créateur des camps de concentration.

 

On sait qu'il était morphinomane. Je suppose qu'il lui a fallu une volonté peu commune pour résister à la fois et à la dure épreuve que fut ce long procès et à celle non moins dure de privation de stupéfiant. Pourtant dans les dernières semaines il « accusa le coup » : sombre, il n'avait plus un geste, plus une réaction et ce jusqu'à ses derniers instants.

 

On a dit qu'il a été très affecté de ne pas pouvoir embrasser sa femme : les épouses des condamnés ont été autorisées à les voir avant le verdict mais les entrevues avaient lieu devant un guichet grillagé. Il pleura en voyant son enfant, une ravissante fillette aux cheveux blonds et aux yeux bleus. J'ai parlé avec quelqu'un qui travaillait à la censure des lettres des accusés. Celles de Gœring étaient remplies de recommandations : « couvre bien la petite si tu vas te promener, les soirées sont si fraîches en septembre… ». Une phrase de la réponse de Mme Gœring (quel terrible nom à porter !) me frappa par son élévation de pensée : « je sais qu'une fois encore nous nous reverrons pour quelques instants. II ne faudra alors penser ni au temps passé, ni à l'avenir : rien qu'aux secondes qui s’écouleront ! Il faudra faire abstraction de tout ce qui n'est pas nous. Ce n'est qu'à ce prix que nous surmonterons le désespoir. »

 

Le quart d'heure durant lequel Gœring put présenter sa défense était attendu avec une curiosité passionnée, ce matin du 30 août. L'accusé revendiqua ses responsabilités - sauf dans les crimes des camps de concentration qui furent pour lui comme pour ses co-accusés « une révélation » au cours de procès.

 

Le 1er octobre il entendit sa condamnation à mort avec sérénité.

 

 

Nuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs juges

HESS

 

Agé de 47 ans Rudolph Hess a été condamné à l'internement jusqu'à la fin de ses jours. Verdict visiblement motivé par son état mental. Une partie de l'opinion publique croit qu’il a simulé la folie par calcul. Il suffisait de voir quelques minutes son visage blafard, ses yeux fixes, ses gestes saccadés, l'indifférence véritablement prenante qu’il manifesta tout au long du procès ( à l’instant de la lecture de sa condamnation il refusa les écouteurs d'un geste dédaigneux et sembla fort intéressé par les premiers rangs du public) il suffisait, dis-je, de l'avoir observé comme je l'ai fait pour se persuadé qu'il était pour le moins « dérangé » comme disent les bonnes gens de chez nous.

 

Dans sa déclaration il parla longuement et avec une certaine exaltation d'un « moyen secret que les Russes appliquaient aux accusés de leurs procès politiques ».

« J'ai compris pourquoi, déclara-t-il, mes gardiens, en Ecosse, avaient les yeux vitreux. Je voulus en avoir le cœur net, j'allai poser la question au docteur qui me soignait quand, le regardant, je vis qu'il avait le même regard vide. Tout me fût clair et limpide dès ce moment.

« Je suis profondément croyant, Monsieur le Président. Aussi c'est sur la croix que je jure de dire la vérité dans les révélations sensationnelles que j'ai à faire.

Malheureusement, il avait déjà parlé plus de vingt minutes. Le président Lawrence lui ordonna de s'asseoir. C'est ce qu'il fit non sans avoir auparavant insulté ceux « qui renient un idéal qu'ils ont aveuglément servi ».

 

 

 

Nuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs juges

KEITEL

 

Le feld-maréchal prussien me fut, dès les premiers instants, terriblement antipathique.

 

En dehors de sa terrible responsabilité dans les atrocités commises dans les pays occupés de l'Est, c'est par son regard hargneux, par sa mâchoire serrée que Keitel me déplut. Son audition comme témoin à la barre me révolta : il se couvrait, tout en reconnaissant les horribles conséquences des papiers qu'il signait, derrière l'ordre reçu de son Führer. « Tout comme vous obéiriez dans le même cas au généralissime Staline »; aboya-t-il au procureur russe Rudenko qui le talonnait.

 

Aussi est-ce avec surprise que nous le vîmes le dernier jour des audiences faire un mea-culpa pathétique. Il était blanc comme de la craie, les mots sortaient un à un comme s'il faisait un effort surhumain pour les prononcer.


— Je vois aujourd’hui toute l'étendue de ma responsabilité. S'il fallait recommencer je préférerai me déshonorer comme soldat en désobéissant plutôt que de revivre les remords qui me rongent. J'accepte avec sérénité la peine de mort, juste punition de mes crimes.


RIBBENTROP

 

Agé de 53 ans, le ministre des Affaires étrangères du Reich a vieilli de dix ans au cours de ces dix mois. Amer et désabusé, il a peu montré des sentiments qui ont pu l'agiter au cours des débats.

 

Pendant son quart d'heure de défense il n'a rien renié. Avec une certaine ironie hautaine, il souhaita que la politique anglo-américaine réussit là où il a échoué, dans la lutte contre le pan-slavisme.

 

 

Nuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs juges

KALTENBRUNNER

 

43 ans, le bras droit de Himmler, était un personnage de petite envergure : un exécutant brutal et inintelligent. Son seul souci au cours du procès fut de s'efforcer de prouver qu'il n'avait jamais visité un camp de concentration, qu'il n'en connaissait qu'à peine l'existence : il était chef de la cinquième section et c'est la quatrième section, deuxième porte à gauche dans le couloir, qui s'en occupait.

Cette défense puérile n'eut aucun effet sur les juges qui le condamnèrent à la peine de mort. Dès ce jour son attitude changea : il parut se désintéresser de tout et entre autre de son propre sort.

 

ROSENBERG

 

Né en 1893 dans les pays baltiques, le théoricien du parti parle aussi couramment le russe que l'allemand. Il fut entre autres ministre du Reich pour les territoires occupés de l'Est. Terrible responsabilité qui a entraîné une condamnation à mort quasi automatique.

Sa défense fut faible : il se défendit d'avoir provoqué les atrocités et affirma que l'idéal W.S. tel qu'il l'avait précisé dans ses livres a été déformé par des jouisseurs du régime. L'acte d'accusation reconnaît qu'il a parfois élevé la voix pour protester contre les crimes qui se commettaient en Pologne et en Russie. Protestations platoniques qui n'atténuent guère ses responsabilités de grand manitou nazi.

 

Nuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs juges

FRANK


Il y a 25 ans un petit avocat besogneux de Munich était chargé de défendre un assez trouble personnage dont l'activité d'agitateur inquiétait le gouvernement.

 

Tous deux avaient fait du chemin depuis : le client c'était Hitler, l'avocat, Hans Frank, premier juriste du. Parti nazi et nommé en 1939 gouverneur général de la Pologne.

 

Toutes les mesures inhumaines appliquées aux Polonais, il les prenait de sang-froid et sans pitié. Aussi fut-on tout surpris d'apprendre que dans un document comportant 40 pages dactylographiées l'accusé avait signalé à Hitler en 1942 la situation catastrophique des Polonais et demandé un adoucissement des mesures prises. Enigme psychologique que le procès n'a pas résolu, Frank sembla très affecté lors de la projection du film sur les horreurs nazies. Il fit un spectaculaire mea-culpa, dénonçant au peuple allemand les dangers d'une survivance du néfaste mythe nazi.

 

Il accueillit sa condamnation à mort avec un calme parfait.

 

 

Nuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs jugesNuremberg 2 : les monstres nazis devant leurs juges

FRICK ; SAUCKEL; JOLD ; STREICHER

 

De Frick il ne me reste que le souvenir d'un visage taillé à coups de hache et d'un regard lourd et brutal. Habillé d'un complet à carreau, l'ex-directeur de l'office central des pays occupés n'eut, au cours du procès, que des réflexes de bête acculée qui montre ses crocs.

Les autres condamnés à mort, Jodl, Seiss-Inquart, Saukel ont été des personnages de peu d'envergure, des « utilités » que Hitler sut utiliser pour ses desseins criminels.

Le plus répugnant de tous était sans conteste Streicher. Il portait sur son visage la marque de tant d'ignominie que c'en était gênant : il n'avait, lui plus rien d'humain, même plus l'aspect.

 

 

Almanach 1947, L’Est Républicain

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